Les images impossibles sont-elles apparues au XXème siècle ou existent-elles depuis toujours ?
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Introduction Avant le XXème siècleApparition au XXèmePourquoi à ce moment-là ? Synthèse Bibliographie

II Apparition au XXème siècle

La plupart des images impossibles volontaires apparaissent au XXème siècle, à partir de 1936 avec des artistes tels que Oscar Reutersvärd, Roger Penrose, Maurits Escher...

1. Perspective

On a pu voir que les images impossibles involontaires ont existé depuis toujours. On peut alors se demander, pourquoi elles ne sont apparues de façon volontaire qu'au XXème siècle ?

D'après la définition et le principe des images impossibles, la représentation en perspective est nécessaire pour leur existence. Ce sont des figures qui nécessitent les 3 dimensions de l'espace pour que leur interprétation soit paradoxale. Il faut donc s'intéresser à l'histoire de la perspective pour répondre à cette question.

Fresque de Pompéi
Fresque de Pompéi

Les tableaux utilisant la perspective existent depuis l'Antiquité. De nombreux artistes romains et grecs essayaient déjà de reproduire ce que l'œil humain voyait, mais les anciens n'ont jamais possédé la perspective centrale telle que nous la connaissons aujourd'hui, mais seuls quelques procédés de mise en perspective qui n'étaient pas fondés sur des règles géométriques précises. Les fresques de Pompéi montrent bien les connaissances des artistes anciens en terme de perspective.

Au Moyen Âge, on assiste à un apparent retour en arrière. Les progrès réalisés dans l’Antiquité sont remis en question et jusqu’au 15ème siècle les représentations picturales vont privilégier les qualités narratives de l’image. Au détriment d’un traitement réaliste, les artistes mettent en scène des personnages régis par des rapports symboliques : leur taille est déterminée par leur position dans la hiérarchie sociale ou religieuse respectives. Le réalisme dans l'art n'est donc pas ce que l'on privilégie au Moyen Âge.


Expérience de Brunelleschi
Expérience de Brunelleschi

Les règles de la perspective commencent à être découvertes à la Renaissance. C'est à l'architecte, ingénieur et sculpteur florentin Filippo Brunelleschi (1377—1446) que revient le mérite d'avoir démontré les principes de la perspective linéaire. Il en fait la démonstration à partir d'une expérience réalisée sur la place San Giovanni à Florence en 1415 avec un miroir et un dessin monté sur une planchette. Il réalise d'abord un dessin du baptistère de Florence selon une perspective rigoureuse avec une ligne d'horizon, un point de fuite central et des lignes convergentes. Son dessin est monté sur une planchette dans laquelle il a percé un trou pour voir l'image du baptistère de la cathédrale se réfléchir dans le miroir. Ainsi, n'importe quel observateur se tenant à l'endroit où le dessin du baptistère fut réalisé, peut constater qu'il se superpose parfaitement à l'édifice réel, créant ainsi une illusion parfaite de la réalité.

La véritable explication scientifique du phénomène sera réalisée par le théoricien et architecte, Léon Battista Alberti (1406—1472) dans son traité Della Pictura en 1435 qu'il dédie à Brunelleschi. Il y explique que l'œil constitue le point de vue à partir duquel se construit une pyramide visuelle, l'œil étant le sommet et la surface plane du tableau où se forme l'image constituant la base.

Méthode pour la perspective d'Alberti

Au XVIIème siècle enfin, Girard Desargues (1591—1661), un géomètre et architecte français, fonde la géométrie projective formalisant ainsi les procédés mis au point par les peintres pour construire leurs tableaux en perspective centrale. Ses premiers traités sur la perspective datent de 1636 et sont très appréciés de Descartes.

Il était donc nécessaire d'attendre que la peinture en perspective devienne un art géométrique et précis avant tout pour que les images impossibles soient découvertes.


2. Diffusion des images impossibles

Cubes disposés paradoxalement

Les premières images impossibles volontaires apparaissent au XXème siècle. L'inventeur de celles-ci ne fait aucun doute : c'est le Suédois Oscar Reutersvärd (1915—2002). En 1934, il est le premier à découvrir le triangle impossible en dessinant une série de cubes dont la disposition est paradoxale. C'est en les reliant qu'il obtient le fameux triangle impossible. Il continuera à mener ses recherches sur les paradoxes de la perspective durant le reste de sa vie.

Roger Penrose
Roger Penrose

Ce triangle est réinventé 24 ans plus tard par le mathématicien Roger Penrose (1931) et son père Lionel Penrose qu'ils présentent en 1958 dans un article scientifique du British Journal of Psychology. « Chaque partie est acceptable en tant que représentation d'un objet tridimensionnel; pourtant du fait de l'assemblage pervers de ces parties, la figure dans son ensemble conduit à produire l'effet d'une figure impossible » écrit-il.
La tripoutre ne peut exister que sous la forme d'un dessin en deux dimensions, car elle utilise le chevauchement de lignes parallèles dessinées sous différentes perspectives. Elle représente un objet solide, fait de trois poutres carrées s'entrecroisant. Toutes les poutres sont perpendiculaires aux deux autres et forment un triangle ce qui est contradictoire d'un point de vue géométrique, la somme des angles d'un triangle faisant 180 degrés et non 270º comme dans le cas du tribarre impossible. Cette figure sera injustement appelée « triangle de Penrose » (aussi connu sous le nom de « tribarre de Penrose » ou « tripoutre de Penrose ») bien que découverte en réalité par Oscar Reutersvärd.

Tribarre de Penrose
Tribarre de Penrose
Maurits Cornelis Escher
Maurits Cornelis
Escher
Belvédère
Belvédère

Les créations de ces deux artistes mathématiciens sont plutôt géométriques qu'artistiques. Les images impossibles commencent à connaître leur plus grand succès dans les années 1960 avec l'artiste néerlandais Maurits Cornelis Escher (1898—1972). C'est en effet à lui qu'on doit les œuvres les plus connues représentant des figures et des constructions paradoxales comme le Belvédère qui représente un édifice parallélépipédique d'architecture impossible. On aperçoit sur cette gravure le fameux cube impossible d'Escher (inspiré par le cube de Necker en fil de fer qui peut être vu de deux façons différentes), constitué de poutres solides, qui se croisent de façon inconsistante.

Cube impossible d'Escher
Cube impossible d'Escher

De nombreux autres artistes ont travaillé sur les images impossibles comme le tessinois Sandro Del-Prete (1937), le hongrois Istvan Orosz (1951), le flamand Jos de Mey (1928)...

Sandro Del-Prete Istvan Orosz Jos de Mey
Sandro Del-Prete Istvan Orosz Jos de Mey

3. Première image impossible volontaire

La première image impossible volontaire fut créée par William Hogarth, peintre et graveur anglais, en 1754, donc après que les règles de la perspective soient définies par Desargues. Cette gravure est intitulée « Fausse perspective » et fut accompagnée du texte suivant : « Quiconque fait un dessin en ignorant la perspective est susceptible de sombrer dans des absurdités ».

Fausse perspective, gravure sur cuivre
Pratiquement toutes les règles de la perspective sont en effet enfreintes sur cette gravure.

Observons tout d'abord le troupeau de bêtes qui s’éloigne : le mouton le plus proche est le plus petit alors que le plus lointain est le plus grand. Au lieu de diminuer de taille pour exprimer la profondeur, ces animaux grandissent en s’éloignant. Il en va de même pour les arbres situés sur la colline, au-dessus du pont.

Si l'on observe le tonneau derrière l'homme qui tient une canne à pêche, on se rend compte qu'il nous dévoile le dessus en méme temps que le dessous. Il y a donc deux perspectives et donc deux points de fuite différents appliqués à un même objet.

Au niveau du panneau de l’enseigne, on observe un faux recouvrement : les arbres situés sur la colline, objets lointains, recouvrent un objet proche, le panneau, situé au premier plan. Les poutres qui soutiennent cette enseigne sont aussi paradoxales car elles sont inclues dans des plans parallèles (l'une étant plus proche que l'autre) mais qui se rejoignent paradoxalement au niveau du panneau de l'enseigne.

Une femme accoudée à la fenêtre de l’auberge allume la pipe du promeneur, qui chemine sur la colline située sur l’autre rive. Ce sont deux plans parallèles et distincts, l'un étant plus proche que l'autre, qui se rejoignent. Les proportions de l'homme allumant sa pipe sont aussi exagérées car celui-ci bien que situé à l'arrière plan est aussi grand sur la gravure que la femme à la fenêtre.


Il s'agit donc bien d'une véritable image impossible créée volontairement. Pourquoi parle-t-on d'apparition des images impossibles au XXème siècle ?

Tout d'abord parce que cette gravure impossible fut un cas très isolé, en effet c'est le seul exemple connu d'image impossible créée volontairement avant le XXème siècle. Cette œuvre témoigne des talents satiristes de William Hogarth, mais elle fut aussi la seule qui joue sur des représentations contraires aux règles de la perspective.

La raison pour laquelle Hogarth ne fit pas d'autres gravures de ce genre est simple : cette œuvre, comme la plupart des travaux de Hogarth est satirique. Elle incite les artistes de l'époque à apprendre les règles de la perspective pour donner l'illusion parfaite de la réalité, mais en aucun cas de reproduire ces erreurs. De plus, la société n'est pas encore prête pour l'apparition des images impossibles : cette gravure fut considérée comme une belle satire, mais son caractère paradoxal par rapport aux règles de la perspective n'intéresse personne. Il faudra attendre le XXème siècle pour que les images impossibles soient enfin comprises et connaissent un succès.

C'est à ce titre qu'on peut affirmer que les images impossibles ne sont apparues qu'au XXème siècle.

On peut alors se demander, pourquoi la société ne peut-elle accepter les images impossibles qu'à partir du XXème siècle ?

Troisième partie →

© Marc, Guillaume, Anton — 2007